Ce n’est pas sans un véritable regret, mon cher Aza, que je passe de l’admiration du génie des Français au mépris de l’usage qu’ils en font. Je me plaisais de bonne foi à estimer cette nation charmante, mais je ne puis me refuser à l’évidence de ses défauts.
Le tumulte [causé par le mariage de Céline] s’est enfin apaisé, j’ai pu faire des questions ; on m’a répondu ; il n’en faut pas davantage ici pour être instruite au-delà même de ce qu’on veut savoir. C’est avec une bonne foi et une légèreté hors de toute croyance que les Français dévoilent les secrets de la perversité de leurs mœurs. Pour peu qu’on les interroge, il ne faut ni finesse ni pénétration pour démêler que leur goût effréné pour le superflu a corrompu leur raison, leur cœur et leur esprit ; qu’il a établi des richesses chimériques sur les ruines du nécessaire ; qu’il a substitué une politesse superficielle aux bonnes mœurs et qu’il remplace le bon sens et la raison par le faux brillant de l’esprit.
La vanité dominante des Français est celle de paraître opulents. Le génie, les arts, et peut-être les sciences, tout se rapporte au faste ; tout concourt à la ruine des fortunes, et comme la fécondité de leur génie ne suffisait pas pour en multiplier les objets, je sais d’eux-mêmes, qu’au mépris des biens solides et agréables que la France produit en abondance, ils tirent à grands frais de toutes les parties du monde les meubles fragiles et sans usage qui font l’ornement de leurs maisons, les parures éblouissantes dont ils sont couverts et jusqu’aux mets et aux liqueurs qui composent leurs repas.
Peut-être, mon cher Aza, ne trouverais-je rien de condamnable dans ces superfluités si les Français avaient des trésors pour les satisfaire ou qu’ils n’employassent à contenter leur goût que ce qui leur resterait après avoir établi leurs maisons sur une aisance honnête.
Nos lois, les plus sages qui aient été données aux hommes, permettent certaines décorations dans chaque état qui caractérisent la naissance ou les richesses, et qu’à la rigueur on pourrait nommer du superflu ; aussi n’est-ce que celui qui naît du dérèglement de l’imagination, celui qu’on ne peut soutenir sans manquer à l’humanité et à la justice, qui me paraît un crime en un mot, c’est celui dont les Français sont idolâtres et auquel ils sacrifient leur repos et leur honneur.
Il n’y a parmi eux qu’une classe de citoyens en état de porter le culte de l’idole à son plus haut degré de splendeur sans manquer aux devoirs du nécessaire. Les grands ont voulu les imiter, mais ils ne sont que les martyrs de cette religion. Quelle peine ! Quel embarras ! Quel travail pour soutenir leur dépense au-delà de leurs revenus ! il y a si peu de seigneurs qui ne mettent en usage plus d’industrie, de finesse et de supercherie pour se distinguer par de frivoles somptuosités, que leurs ancêtres n’ont employé de prudence, de valeur et de talents utiles à l’État pour illustrer leur propre nom. Et ne crois pas que je t’en impose, mon cher Aza ; j’entends tous les jours avec indignation des jeunes gens se disputer entre eux la gloire d’avoir mis le plus de subtilité et d’adresse dans les manœuvres qu’ils emploient pour tirer les superfluités dont ils se parent des mains de ceux qui ne travaillent que pour ne pas manquer du nécessaire.
Quel mépris de tels hommes ne m’inspireraient-ils pas pour toute la nation, si je ne savais d’ailleurs que les Français pèchent plus communément faute d’avoir une idée juste des choses que faute de droiture : leur légèreté exclut presque toujours le raisonnement. Parmi eux rien n’est grave, rien n’a de poids, peut-être aucun n’a jamais réfléchi sur les conséquences déshonorantes de sa conduite. Il faut paraître riche, c’est une mode, une habitude, on la suit ; un inconvénient se présente, on le surmonte par une injustice ; on ne croit que triompher d’une difficulté ; mais l’illusion va plus loin.
Dans la plupart des maisons, l’indigence et le superflu ne sont séparés que par un appartement. L’un et l’autre partagent les occupations de la journée, mais d’une manière bien différente. Le matin, dans l’intérieur du cabinet, la voix de la pauvreté se fait entendre par la bouche d’un homme payé pour trouver les moyens de les concilier avec la fausse opulence. Le chagrin et l’humeur président à ces entretiens qui finissent ordinairement par le sacrifice du nécessaire, que l’on immole au superflu. Le reste du jour, après avoir pris un autre habit, un autre appartement, et presque un autre être, ébloui de sa propre magnificence, on est gai, on se dit heureux, on va même jusqu’à se croire riche.
J’ai cependant remarqué que quelques-uns de ceux qui étalent leur faste avec le plus d’affectation n’osent pas toujours croire qu’ils en imposent. Alors ils se plaisantent eux-mêmes sur leur propre indigence ; ils insultent gaiement à la mémoire de leurs ancêtres dont la sage économie se contentait de vêtements commodes, de parures et d’ameublements proportionnés à leurs revenus plus qu’à leur naissance. Leur famille, dit-on, et leurs domestiques jouissaient d’une abondance frugale et honnête. Ils dotaient leurs filles et ils établissaient sur des fondements solides la fortune du successeur de leur nom, et tenaient en réserve de quoi réparer l’infortune d’un ami ou d’un malheureux.
Te le dirais-je, mon cher Aza, malgré l’aspect ridicule sous lequel on me présentait les mœurs de ces temps reculés, elles me plaisaient tellement, j’y trouvais tant de rapport avec la naïveté des nôtres, que me laissant entraîner à l’illusion, mon cœur tressaillait à chaque circonstance, comme si j’eusse dû à la fin du récit me trouver au milieu de nos chers citoyens. Mais aux premiers applaudissements que j’ai donnés à ces coutumes si sages, les éclats de rire que je me suis attirés ont dissipé mon erreur, et je n’ai trouvé autour de moi que des Français insensés de ce temps-ci, qui font gloire du dérèglement de leur imagination.
La même dépravation qui a transformé les biens solides des Français en bagatelles inutiles n’a pas rendu moins superficiels les liens de leur société. Les plus sensés d’entre eux qui gémissent de cette dépravation m’ont assuré qu’autrefois, ainsi que parmi nous, l’honnêteté était dans l’âme et l’humanité dans le cœur ; cela peut être. Mais à présent, ce qu’ils appellent politesse leur tient lieu de sentiment : elle consiste dans une infinité de paroles sans signification, d’égards sans estime et de soins sans affection.
Dans les grandes maisons, un domestique est chargé de remplir les devoirs de la société. Il fait chaque jour un chemin considérable pour aller dire à l’un que l’on est en peine de sa santé, à l’autre que l’on s’afflige de son chagrin ou que l’on se réjouit de son plaisir. À son retour, on n’écoute point les réponses qu’il rapporte. On est convenu réciproquement de s’en tenir à la forme, de n’y mettre aucun intérêt, et ces attentions tiennent lieu d’amitié.
Les égards se rendent personnellement ; on les pousse jusqu’à la puérilité : j’aurais honte de t’en rapporter quelques-uns s’il ne fallait tout savoir d’une nation si singulière. On manquerait d’égards pour ses supérieurs, et même pour ses égaux, si, après l’heure du repas que l’on vient de prendre familièrement avec eux, on satisfait aux besoins d’une soif pressante, sans avoir demandé autant d’excuses que de permissions. On ne doit pas non plus toucher son habit à celui d’une personne considérable, et ce serait lui manquer que de la regarder attentivement, mais ce serait bien pis si on manquait à la voir. Il me faudrait plus d’intelligence et plus de mémoire que je n’en ai pour te rapporter toutes les frivolités que l’on donne et que l’on reçoit pour des marques de considération, qui veut presque dire de l’estime.
À l’égard de l’abondance des paroles, tu entendras un jour, mon cher Aza, que l’exagération aussitôt désavouée que prononcée est le fond inépuisable de la conversation des Français. Il manque rarement d’ajouter un compliment superflu à celui qui l’était déjà dans l’intention de persuader qu’ils n’en font point. C’est avec des flatteries outrées qu’ils protestent de la sincérité des louanges qu’ils prodiguent, et ils appuient leurs protestations d’amour et d’amitié de tant de termes inutiles que l’on n’y reconnaît point le sentiment.
Ô, mon cher Aza, que mon peu d’empressement à parler, que la simplicité de mes expressions doivent leur paraître insipides ! Je ne crois pas que mon esprit leur inspire plus d’estime. Pour mériter quelque réputation à cet égard, il faut avoir fait preuve d’une grande sagacité à saisir les différentes significations des mots et à déplacer leur usage. Il faut exercer l’attention de ceux qui écoutent par la subtilité des pensées, souvent impénétrables, ou bien en dérober l’obscurité sous l’abondance des expressions frivoles. J’ai lu dans l’un de leurs meilleurs livres « que l’esprit du beau monde consiste à dire agréablement des riens, à ne pas se permettre le moindre propos sensé si l’on ne le fait excuser par les grâces du discours ; à voiler enfin la raison quand on est obligé de la produire ».
Que pourrais-je te dire qui pût te prouver mieux que le bon sens et la raison, qui sont regardés comme le nécessaire de l’esprit, sont méprisés ici, comme tout ce qui est utile ? Enfin, mon cher Aza, sois assuré que le superflu domine si souverainement en France, que qui n’a qu’une fortune honnête est pauvre, qui n’a que des vertus est plat, et qui n’a que du bon sens est sot.
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